D.H. Lawrence - lien et altérité

Lorsque Ulysse, au chant XII de l'Odyssée, demande à ses compagnons de l'attacher fermement au mât de son navire afin de ne pas succomber au chant des Sirènes, il dit combien est indestructible le lien à son origine, à son Ithaque natale, et combien demeure inébranlable – malgré la condamnation des dieux à braver tous les pièges de l'âme humaine – sa volonté à rejoindre Pénélope, son Autre, la source ou cesse toute errance.  Déjà, chez Homère, la plus grande aventure poétique aux origines de la littérature raconte le périlleux voyage vers ce qui fait lien.  

Nous faisons ici l'hypothèse que D.H. Lawrence est le premier grand romancier de la modernité à reprendre le voyage homérique en littérature, afin de le transposer dans un monde où la subjectivité à été abandonnée à elle-même. Lawrence est le témoin angoissé de cet abandon du sujet auquel la modernité et le roman moderne lui-même semblent le condamner. En effet, après la mort de Dieu diagnostiquée par Nietzsche et à la terrifiante proclamation de Dostoïevski : « Si Dieu n'existe pas, tout est permis », après les impasses du roman réaliste et son incapacité à changer le monde, le soupçon des artistes porte progressivement sur le sujet lui-même, comme s'il était dorénavant porteur de sa propre condamnation, de sa propre infirmité et de sa propre absurdité. L'effondrement de la transcendance verticale et la noirceur horizontale de la société moderne influencent considérablement les grands romanciers contemporains de Lawrence. Un Kafka, un Joyce, un Proust – tout comme leurs successeurs jusqu'à Faulkner et au-delà – décriront un homme en quête, un homme en proie à la solitude de sa conscience et qui ne parvient pas à s'extraire de son intériorité pour rencontrer véritablement l'Autre.

Tout grand artiste trouve son origine dans les exigences de son démon, dans la morsure constante de son conflit intime et viscéral avec le monde, dans son combat pour faire vivre une autre vie. Lawrence est assurément un moderne en révolte avec la société dans laquelle il vit et qui n'est peut-être pas si différente de la nôtre, près d’un siècle plus tard : une société chamboulée à bien des égards, mais qui demeure fondamentalement sclérosée, castratrice et phallocratique, soumise à un rationalisme et une morale usés jusqu'à la corde. Il est aussi un moderne qui comprend immédiatement qu'une bonne partie de la modernité fait fausse route, à chaque fois qu'elle éloigne toujours un peu plus l'homme de son accomplissement. Mais libérer l'homme de ses anciennes perceptions, ce n'est pas lui donner une nouvelle origine ; encore faut-il en acter le dépassement, tout en faisant avec les hommes et la société de son temps.

En littérature, Lawrence a été parmi les rares écrivains ayant réussi à sublimer la nécessité de l'artiste de fuir hors de la société, non dans la direction toujours plus ou moins morbide de la dissection du sujet, mais dans celle, bien plus vitale, du lien possible entre les hommes, et avec la Terre qui les a fait naître. Sa quête littéraire est un périple réel à travers le monde, à l’image du voyage homérique. Tandis que Pénélope doit faire face aux prétendants dont le désir n'est qu'un désir de possession, Ulysse bataille contre la fausseté et les illusions du monde. Héros laurentiens, Ulysse et Pénélope dormiront tous deux dans leur lit nuptial, qui a été taillé dans le chêne même autour duquel leur demeure a été construite. Cet arbre centenaire qui puise sa force et trouve son origine dans les entrailles de la terre est le plus pur symbole du lien homérique. Et c’est dans cette terre que Lawrence retrouvera, à travers ses symboles, la force et l’origine qui nourriront le lien entre les êtres.

Profondément novatrice au sein même de la modernité, l'œuvre de D.H. Lawrence se distingue par son intuition fondatrice et par une quête qui la traversent de part en part : l'homme moderne est orphelin du lien, il échoue le plus souvent à le vivre, il se détruit et s'aliène dans de fausses appartenances, il erre et souffre d'une solitude fondamentale. Au siècle qui est le nôtre, et remettant la modernité à la place historique qui est sienne, ce constat est aussi douloureux que la redécouverte actualisée des écrits de D.H. Lawrence se révèle indispensable. 

D.H. Lawrence trouve la source de son art dans ce déficit humain qui le taraude et que décuple son extrême sensibilité à une société qu'il juge presque entièrement peuplée de corps et d'âmes inassouvis, en raison d'infirmités diverses, mais qui tiennent toutes à l'incapacité de l'homme moderne à vivre les liens primordiaux. 

L’écrivain n'aura de cesse de montrer comment le lien échoue. Mais il montrera également la possibilité pour ce lien de se nouer, par-delà tous les filtres et les barrières qui éloignent les hommes et les femmes de leurs vérités les plus intimes. Tous les personnages de Lawrence sont d'une manière ou d'une autre en quête du lien, au-delà d'eux-mêmes, dans l'attente de l'Autre. La condition en est de revenir aux plus profonds désirs de l'homme et à une inscription originelle au sein de la nature et du cosmos.

F.R.

(Extrait de l'étude globale sur l'oeuvre de D.H. Lawrence parue dans le hors-série D.H. Lawrence - Partances)

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