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Un court voyage


Joyeuse, âme triste. Rêveuse, créatrice audacieuse. Exilée, femme retrouvée !


Katherine Mansfield est l’une de ces sœurs d’écriture dont on garde une mémoire douce, enfouie, muette, jusqu’au jour où une page lue suffit pour nous la révéler. Ainsi, Katherine est venue à moi, au courant de l’été, comme une brise marine qui tantôt vous caresse par sa fraîcheur, tantôt vous inquiète par sa détermination, puis vous attendrit une fois apprivoisée.


Sur fond de mer, de vents et d’exils multiples, nous avons tissé ensemble la toile d’un Court Voyage. Nous avons ri et pleuré, sœurs d’âme, secrètes et complices. J’ai été témoin de ses douleurs, elle a été témoin de mes quelques folies passagères. Voyage de création et d’existence de deux rêveuses en quête d’idéal parmi les étrangers, à une grande différence : le sien, arrêté trop tôt et si injustement, avant son accomplissement.


Alors, j’ai souhaité redessiner, continuer et prolonger le voyage de Katherine Mansfield, offrir un certain sentiment qu’elle m’inspire, sans prétendre à la déchiffrer.




Calfeutrée dans son cœur de gamine, avec ses myriades d’observations des choses et des êtres qui l’entouraient, Katherine enchantait son monde mouvant avec les mots et les histoires. Comme des rengaines chuchotées par une enfant jouant, coupée des grands, Katherine tissait son univers. Elle s’attachait et s’accrochait à la vie grâce aux mots. Les siens étaient les briques de la maison de campagne en Angleterre dont elle rêvait, ils étaient ses amis, son pays, sa famille, ses voyages.


En partant du plus intime et plus infime, avec cette habileté de brodeuse, Katherine Mansfield a su illustrer son temps en train de basculer vers une modernité encore incertaine. Elle a su capter les déplacements d’âmes et de corps de ses contemporains pris dans les interstices de cette lente transformation.


Antony Alpers, son biographe néo-zélandais, la décrivait comme la coloniale expatriée, doublement déracinée, entrée en scène avec un talent précisément taillé à illustrer la solitude qui envahissait les villes et les individus, dans un mouvement et dans un rêve constant de voyage. Il voyait en Katherine Mansfield l’écrivaine en transition permanente, dans les rets d’une époque serrée entre l’âge d’or édouardien et la Première Guerre mondiale, entre l’idéal littéraire de jeunesse empreint de romantisme, de contes, d’influences à la Oscar Wilde, qu’elle admirait tant, et les éclats élégants de vie cosmopolite dont elle avait déjà goûté, adolescente, lors de ses études à Londres.


Mais le point d’inflexion de son écriture fut la mort de Leslie, son jeune frère, tout au début de la guerre. Depuis cet instant, elle forma le vœu d’écrire autrement. Ainsi lui confesse-t-elle, dans son journal : “Mais j’aimerais surtout t’écrire une longue élégie… peut-être ni en poésie ni en prose. Plutôt dans une forme spéciale de prose.” La nouvelle Le vent souffle illustre admirablement ce désir, par un style cinématographique, une manière de juxtaposer des images, avant de soudainement les quitter pour rejoindre d’autres angles, mélangées aux sensations qu’elles procurent. Mansfield le disait elle-même — une histoire est un processus autant qu’un contenu, étant davantage une question de perspective que d’intrigue. Tous ses textes attestent de cet attachement au fait de montrer plutôt qu’au fait de raconter.



Si l’on regarde les nombreuses notes et citations que Katherine gardait, une référence à Hegel, “l’objet de notre pensée est d’atteindre l’existence à travers d’autres manières que l’existence elle-même”[1], nous renvoie à sa propre position vis-à-vis de la fiction. Comme elle le formule elle-même : il s’agit de singulariser, de mettre en lumière, de rehausser, non pas une imitation de ce que nous savons, mais quelque chose de nouveau, qui nous surprenne et nous réjouisse. Écrire de manière à faire ressortir quelque chose d’inattendu, que l’expérience ne dit pas.


La démarche, fragmentaire, de la nouvelle illustre bien la quête de Katherine Mansfield, dont nous sommes aujourd’hui les héritiers. Sur les ailes de cette aventure de l’inachevé, avons-nous souhaité voyager, pour lui rester fidèles. Car n’y aurait-il pas un “motif dans le tapis” cher à Henry James, à découvrir à la fin de cette lecture - voyage ?


Il serait heureux qu'en lisant les textes de Katherine Mansfield proposés ici, un sens subtil et beau se dégage, permettant de prolonger le Court Voyage de Katherine, au-delà de la lecture elle-même. Daïmon l’espère, en vous invitant à parcourir la mosaïque de ce hors-série.



R.B.



[1] G. Kimber, V. O’Sullivan in The Collected Fiction of Katherine Mansfield, 1815-1915

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