Les orpailleurs

« Nous pouvons nous transformer, être pierres ou astres, si nous savons le mot juste qui ouvre les portes de l’analogie. » Octavio Paz


Tout est ouvert. Le monde est devenu transparent et absolument lisible en surface, puisque tout ce qui fait notre réel semble vouloir le dévoiler pour nous offrir l’accès à son moindre recoin. Cette ouverture par laquelle un simple écran fait de tout être un voyeur, un expert ou un juge est la forme la plus aboutie d’opacité. Car plus on accède à l’extérieur, plus on se départit de l’intérieur. A trop voir, ébloui et ébahi, on sombre dans l’aveuglement naïf d’un orpailleur ivre d'une richesse illusoire.

Comment écrire dans un monde dont l’ouverture excessive rend invisible ses réalités multiples ? En dépliant d'autres possibles, en refusant les trajectoires communes, les conventions du genre. En réinventant, poussant le langage, le bousculant pour dépasser les "connotations" normées dont les médias se font les chantres intronisés. N'est-ce pas le rôle du véritable écrivain ?

Il ne s’agit certainement pas de retremper la plume dans des temps passés, marcher sur des traces tassées d’avoir été sans cesse reproduites, ni d’enfiler des habits démodés. Il s’agit plutôt de se laisser errer, avec la conscience du présent, dans ce que le passé fut à son époque et dans ce qu’il dit dans son langage d’antan. Non pas pour le reproduire, mais pour en prendre appui afin de rebondir vers la nouveauté. Et retraduire le présent avec ses armes singulières.


Quel privilège, celui de l’écrivain, en lequel et par lequel le monde sans cesse s’invente et devient ! Si la littérature existe, c’est grâce à l’élan qu'il a voulu donner au langage – à sa mise en mouvement totale, en direction d’un devenir. Et au sujet du devenir, Deleuze s’exprime d’une manière on ne peut plus cristalline :

« Ecrire est une affaire de devenir, toujours inachevé, toujours en train de se faire, et qui déborde toute matière vivable ou vécue. C’est un processus, c’est-à-dire un passage de Vie qui traverse le vivable et le vécu. » « C’est le devenir qui fait du moindre trajet, ou même d’une immobilité sur place, un voyage ; et c’est ce trajet qui fait de l’imaginaire un devenir. »

Vivre donc, aller à la rencontre du vivable, où que la nécessité de chaque écrivain se trouve. Persévérer dans la fibre qui est sienne, mais à une condition : toujours viser la lumière, l’espoir et l’acte de vie.

Là, les mots de Valéry résonnent comme un gong en pleine poitrine :

« Peut-être serait-il intéressant de faire une fois une œuvre qui montrerait à chacun ses nœuds, la diversité qui s’y peut présenter à l’esprit, et parmi laquelle il choisit la suite unique qui serait donnée dans le texte. Ce serait là substituer à l’illusion d’une détermination unique et imitatrice du réel, celle du possible-à-chaque-instant, qui me semble plus véritable. […] la vie que nous voyons, et la nôtre même, est tissue de détails qui doivent être, pour remplir telle case du damier de l’entendement ; mais qui peuvent être ceci ou cela. La réalité observable n’a rien de visiblement nécessaire ; et la nécessité ne paraît qu’elle ne manifeste quelque action de la volonté et de l’esprit. »

Ce flot de possibles qui dilate le temps et déplie la compréhension, quelle forme pourrait-il prendre dans la littérature ? Comment loger ces singularités dans le cadre normatif des genres littéraires ?

L’écriture est peut-être l'agissement délibéré et anarchique n’ayant d’autre programme que de créer un désordre volontaire de son objet et de son horizon. Sujet-objet-enjeu, le je de l’auteur et celui du lecteur se confondent et ensemble créent la forme de leur désir conjoint : écrire non plus ce qui est réellement, palpable et visible en tant que tel, mais écrire pour re-créer ce qui peut être (donné) et va être (reçu). Plus de faille entre le cœur du sujet et le cœur de l’objet : mais un passage, un pont, une liaison.

Les mots, parés de toutes leurs facultés se font ainsi force de traversée. Traverser donc pour relier deux mondes dont l’écart n’est plus désiré.

R.B.