Witold Gombrowicz - Cosmos

Roman de l'intentionalité tragique de la conscience - entre Husserl et Wittgenstein

Le dernier roman de Witold Gombrowicz, écrit en 1964, brise tous les cadres habituels du roman européen. Non seulement il ne s'agit plus avec cette oeuvre - sans nulle autre pareille - d'une "histoire" au sens traditionnel du genre, d'une expérience de l'ego dans la société des hommes, ou encore d'une aventure de la conscience en proie avec son époque et comme "lâchée" dans le monde, mais il ne s'agit plus non plus d'un monologue intérieur tel qu'un Joyce, un Faulkner, et tant d'autres l'ont inventé et développé au cours du XXème siècle. Gombrowicz va plus loin : il s'agit pour lui d'écrire un roman qui soit une phénoménologie de la conscience au sens du premier Husserl, avant que le grand philosophe ne se rallie dans la seconde partie de son oeuvre à des thèses idéalistes -transcendantales.

 

Pour Gombrowicz comme pour le premier Husserl, la progression de la conscience, sa vie propre, ne s'effectue absolument pas de manière dialectique comme chez Hegel. Plutôt que de nier une réalité pour en construire une autre qui engloberait et subsumerait ce qui a été nié et ainsi dépassé dans un processus qui permettrait à la conscience de s'élever au cours de la vie ou de l'histoire des hommes, Gombrowicz décrit une phénoménologie de l'intentionnalité chère à Husserl : la conscience est donatrice de sens et elle construit son monde à la manière d'un puzzle, d'une carte, d'un rébus, d'un tableau du monde qui finit tant bien que mal par trouver sa logique et sa cohérence interne comme chez Wittgenstein. Mais de la même façon que, en apparence, Gombrowicz écrit Cosmos contre tout idéalisme et contre toute transcendance, il réfute également toute universalité du tableau logique du monde et s'approche cette fois-ci du second Wittgenstein : de la même façon que Wittgenstein décrit des jeux de langages et des règles propres à chaque région du monde où nous faisons usage de la pensée et du  langage, Gombrowicz montre les jeux de la conscience en proie aux signes du monde.

 

L'enjeu final du roman ne sera autre que de montrer ce que peut une conscience livrée à elle-même, sans transcendance, immorale, se fixant à elle-même ses propres règles, perdue dans ses stratagèmes et ses obsessions, devenue une clé et une tête de lecture biaisées et tordues à souhait, un emballement du tableau logique, un court-circuit de tous les circuits courts de la donation de sens, un délire, une déréliction, une prolifération sauvage et comme mystique du non-sens, parvenant tout de même à une mise en ordre du monde, comme seule une folie peut le faire, une folie si proche, si proche, du fonctionnement de chaque conscience.

 

L'on comprend alors tout de l'homme, maître des signes et des symboles, en quête du sens comme un vampire du sang de sa survie, fasciné, happé, par cette conscience qui vise le monde et l'interroge sans cesse, obsessionnellement, opiniâtrement, déchiffrant ce qu'elle a elle-même chiffré, reliant formes, temps et espaces, établissant des liens et jusqu'à des raisonnements, et jusqu'à des croyances et des meurtres, parce que le sens aura été donné ainsi au monde, affordance après affordance, indice après indice, enlisement après enlisement.    

Car Cosmos, comme son nom l'indique, demeure une mise en ordre du monde, une mécanique, un langage de signes : parce qu'un moineau a été retrouvé pendu dans un buisson par Witold, le narrateur, accompagné de son ami Fuchs, alors tous deux en quête d'une pension où loger, parce que nos deux hommes sont d'une certaine manière en errance dans un "no times land", dans un entre-deux de leurs vies ; parce que les bouches de deux femmes qui résident à la pension, Léna et Catherette, semblent pouvoir s'associer sensuellement l'une à l'autre dans le tableau érotique du monde selon Witold ; parce que Witold désirera Léna, la fille de Léon, le maître de maison ; parce que Léon s'est inventé son propre langage afin de tenir le coup dans un mariage qui est un mouroir ; parce que les signes hantent les hommes jour et nuit ; parce qu'il y a toujours un signe pour en corroborer un second et justifier des séries entières de signes ; parce que la mémoire est cette forêt de signes et d'enchaînements où nous croyons pouvoir nous y retrouver ; parce que comme chez Proust et Merleau-Ponty, nous ne trouvons dans la perception que ce que nous y avons déjà mis nous-mêmes, c'est-à-dire notre différence et notre marque sur le monde ; parce que toutes nos perceptions tendent irrésistiblement vers nous ; parce que les choses font signe vers leurs problématisations et exigent leurs solutions... Alors, en l'absence d'une transcendance, d'une morale, de garde-fous, d'une contrepartie à l'emprise des signes, d'une récompense à tant d'heures passée à déchiffrer, à espérer, à ourdir, la conscience vivra une orgie de signes, un sacrement, une messe, une commémoration finale qui sera comme un sacrifice de la conscience sur son propre autel. De pendaisons en pendaisons, de coïncidences en coïncidences, le réel et ses signes cognent, selon Lacan, comme Bouboule, la femme de Léon, qui se lève pour cogner en pleine nuit sur n'importe quoi pour se défouler tandis que sa fille doit lui répondre en cognant sur la porte de sa chambre ! 

Dans Cosmos chaque chose a prétention à l'insolite : "il y a dans la conscience un piège qui en fait quelque chose pour elle-même" dit Gombrowicz. Inlassablement, et presque avec perversion, ruse et malice, les choses font signe, tandis que la conscience est mise à jour comme une conscience de détective, procédant par induction et associations comme le théorisait Hume, selon lequel, le monde et chacune de ses sous-parties, aussi infimes soient-elles, est le théâtre d'une enquête sur l'entendement humain, comme sur la réalité. La conscience associe, relie, sépare, repère et c'est encore lier, quoi qu'elle fasse. La vie humaine est une enquête sur le monde, un roman policier avec ses meurtres et ses trahisons, ses soupçons et ses jalousies pour un signe ou pour une autre, ses angoisses lorsque les signes manquent ! La conscience chaque jour meurtrière d'une réalité, fomentant et dénouant tant de rêves, de désirs et de fantasmes ; la conscience à jamais inassouvie, même noyée par les signes. Le réel tout aussi meurtrier, qui hante le conscience, l'obsède et lui lèche les pieds pendant la nuit, en la bombardant de choses-énigmes, en la condamnant à l'interprétation. Jusqu'à ce que le destin de nos héros Witold et Fuchs ne soit plus qu'un effort obsessionnel pour tracer des lignes, échafauder des scénarios. L'intentionnalité de la conscience se fait dévoration du monde et donc d'elle-même. Il s'agit de se repaître de significations jusqu'à la lie. Et même lorsque Witold prend très vite conscience du caractère absurde de sa quête, l'absurde lui-même oblige la conscience à se positionner... La conscience à double tranchant, quoi qu'elle fasse. "Enfoncer le clou", "Prendre conscience", "Force est de constater" une certaine tendance à la symétrie et à la géométrie dans le monde, que le monde se répète, que les choses se correspondent, que tout semble vouloir être mis en pensée, en propositions du langage pour prendre place dans le tableau logique du monde, selon Wittgenstein. Même et surtout une anomalie tend vers sa signification ! 

Dans ce fourmillement de signes, la conscience s'épuise et se ravage en hypothèses. Pour un signe déchiffré, combien d'hypothèses ? Si elles ne veulent point se perdre et s'enliser, il faut donc à nos deux consciences-détectives, à Witold et à Fuchs, d'agir à nouveau afin de créer le réel, de le modifier, jusqu'à ce que "les actes eux-mêmes nous prennent en tenailles." , pour reprendre les paroles de Gombrowicz. Et voilà comment l'action humaine participe à son tour à l'engrenage de la production de nouveaux signes, spirales infernales... Mais la conscience veut davantage, elle veut obtenir le sens dans la durée, elle veut que les nouveaux signes s'accordent avec ceux déjà investis et investigués, quitte à tordre les nouvelles significations, quitte à les inventer de toutes pièces. Alors elle fait parler les hasards, les coïncidences et les astres, elle met en place une combinatoire, elle calcule, elle espère, elle prophétise, elle lit les signes à l'avance. La conscience humaine est celle qui lit des signes dans d'autres signes afin d'en lire encore d'autres à l'avance, des signes qui reliront le passé au futur tandis que le présent les combine.

Mais Cosmos est encore un roman sur l'amour et le désir. "Le signe n'est jamais chimère", dit Gombrowicz. Le signe est créateur de tensions et de désirs. Et l'être humain présente encore cette folle particularité qu'il veut être un signe pour un autre, et signe du désir, désir d'être reconnu comme signe. Alors vient l'amour de Witold pour Léna, l'amour qui est le désir quasi christique de vouloir prendre en charge les signes de l'autre, les signes qu'on lui a attribué sans que l'autre n'ait rien demandé, et même de sauver l'autre de ses propres signes ! Cependant, s'intéresser aux signes en provenance de l'autre, c'est prendre le risque de fureter, d'espionner, c'est rechercher aussi en tâtonnant d'abord, puis en s'aveuglant et en s'affolant, en méprisant, en jalousant, c'est s'enliser encore mais cette fois-ci dans la corruption, dans la perversion, dans la bassesse. C'est passer du côté du mensonge, faire le saut criminel du mentir, envoyer de faux signes, cacher que l'on émet faussement, brouiller les pistes... Érotomanie de la signification, érotomanie du secret. Pour survivre dans son mariage, Léon, qui n'a connu qu'une seule vraie satisfaction sexuelle dans sa vie, va jusqu'à pratiquer l'onanisme de la conscience, c'est-à-dire la compulsion de répétition consciente d'elle-même sur de micro-gestes, de micro-objets, afin de commémorer un seul souvenir. Léon pratique un culte de la conscience qui nous vaudra l'orgie finale du sens et du non-sens, la donation de sens ultime et orgasmique. 

A plusieurs reprises, Witold veut abandonner l'enquête, car il ressent "qu'il existe une espèce d'excès dans la réalité, un luxe du chaos". Il voudrait ressentir "que la folie a disparu sans laisser de traces", enfoncer définitivement le clou du sens. Faire en sorte que ce soit une enquête sans conscience coupable... Peut-être que demain, après une bonne nuit de sommeil, le monde apparaîtra-t-il sous un jour nouveau ? Mais demain la conscience n'aura de cesse de donner de nouveau du sens à toutes choses, selon Husserl, et de reprendre et de compléter les séries. La conscience, fascinée par l'ordre des choses, les classements, et avant tout par les listes qu'elle établit tout au long de sa vie, comme le précise Umberto Eco. La liste comme illusion de la puissance des mots et des objets, comme un ensemble de trophées conquis sur le monde et qu'on peut brandir.  La vie comme une suite de listes et de séries.  

Attendre et espérer l'aberration, car face à l'aberration, "rien n'est garanti", l'enchaînement se brise, les événements se délient. Se laisser tenter par l'innocence, qui est l'abandon de la lecture et de la production des signes, se laisser gagner par le syndrome du prêtre : ressentir la possibilité de la faute, vouloir s'en délester et délester l'autre. Se délester de ses signes et les transférer sur un autre...

Alors, au moment où les consciences de Witold et de Fuchs s'essoufflent, là où la conscience-détective est dans l'impasse - ayant tout inventé elle-même - Léon, qui doit commémorer le misérable souvenir de sa jouissance, qui doit s'en remettre au seul signe qui puisse justifier et racheter tous les signes de sa vie, Léon invente l'excursion-évasion, le changement de référentiel, le voyage. Car dans le voyage, "les choses se montrent pour disparaître." Mais de même qu'il ne peut jamais y avoir un oiseau "qui soit un non-moineau sans qu'il y ait du moineau en lui" - car selon la juste remarque de Wittgenstein aucune opération logique, pas même la négation ne modifie la structure du fait - aucun voyage ne modifie le lieu de départ comme référentiel du voyage lui-même. Il y a dans toute tentative d'évasion de la conscience l'impossibilité de son évasion. C'est pourquoi la tentative d'excursion de Léon n'est que le pèlerinage d'une conscience se souvenant de son emprisonnement. Une excursion qui tournera bien vite au jeu de la bouffe et de la loulouterie, aux échanges de "non-regards", aux mièvres séductions, car il faut nourrir la conscience de signes comestibles, la conscience qui, en prenant le large, se fait gloutonne de signes de libertés et de superficialités, empruntant pour cela de nouveaux jeux de mains et de langages, de nouvelles règles pour tenter de changer de jeu, selon Wittgenstein. Jusqu'à Léon qui invente le langage de son onanisme, dont le signifiant-schtroumpf est "Berg" et qui demande à ce que l'on ne le considère pas comme un fou mais comme un cochon. N'est pas fou qui veut et cochon qui s'en dédit. Léon ne se sent fidèle qu'à son moment de cochonceté originel et mystique, à sa seule et unique jouissance. Car la jouissance comme la mort sont les chants du signe, là où cesse l'ingérence des autres, leur regards, leurs jugements. Léon s'est senti observé toute sa vie, dans l'enfance, dans le mariage, dans la famille, au travail. Il a donc inventé la religion de son unique signifiant, le Verbe à signifiant unique qui est comme l'arrêt de toute donation de sens, tout étant soudain "embergable" à souhait. 

Et tandis que l'enquête de Witold, qui a tourné progressivement et inéluctablement au solipsisme, se termine par l'apothéose d'un crime, d'une pendaison humaine achevant la série des pendaisons du moineau, des objets et du chat, Léon célèbre son auto-sacrement, procède à ses libations et au sacrifice du sens et du non-sens désormais équivalents. 

Dans cet acmé de la donation de sens qui devient in fine non pas la perte du sens mais la perte de toute moralité, Gombrowicz trouve en romancier le point d'achoppement avec lequel Husserl a tant bataillé, produisant les enfants que l'on sait du côté de Lévinas et de Ricoeur ; si la conscience est seulement donatrice du sens, il n'y a aucun socle, aucune limite pour une morale, pour une vie parmi les hommes. Il faut donc qu'un élément transcendantal, il faut qu'un au-delà du sens préside et légifère, il faut que l'intentionnalité soit tournée vers l'homme non comme énigme et enquête, non comme jeu de l'esprit, mais comme une fin, comme un intouchable, comme une visée sacrée. La question est donc de savoir comment la conscience vise le sacré. Non pas une religion de la conscience liée aux choses, mais une religion de l'homme lié à l'homme. Là est l'élément tragique de l'intentionnalité de la conscience, car elle est donatrice du sens mais y perd presque nécessairement son âme. 

F.R. (juillet 2020)

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