Sous le signe de Saturne

En découvrant l'Anthologie poétique de Nâzïm Hikmet, j'avais dû me résoudre à l'emporter sans payer le libraire qui me l'avait gardé jusque-là. A 16 ans, la nécessité de posséder un tel ouvrage était un cas de force majeure dont je n'ai plus aujourd'hui à rougir, car j'ai toujours ce livre et le libraire à qui je l'ai dérobé, est devenu un ami.

 

Je lisais avec exaltation un vrai poète moyen-oriental dont je n'avais jamais entendu parler. Quelques temps plus tard, en lisant Les yeux d'Elsa d’Aragon, j'avais relevé des similitudes troublantes entre les deux poètes, au point d'avoir pensé qu'Aragon se serait inspiré de Nâzïm Hikmet. Aujourd'hui encore je n'exclus pas cette probabilité, puisque Hikmet lui-même l'a écrit en français comme par défi ou plutôt pour marquer une affinité dans le poème « Le cinquième jour d'une grève de la faim » :

 

Si je suis assassiné

je continuerai à vivre parmi vous, je le sais :

je serai dans le vers d'Aragon

 

Et puis j'ai commencé à apprendre par cœur quelques-uns de ses poèmes parce que j'étais sûr que très peu de français connaissaient ce poète et que ces poèmes me racontaient des choses que j'ignorais totalement, même si mon grand-père à la même époque avait lui aussi souffert de la faim, et été emprisonné en Turquie. Mais je savais aussi par mon grand-père que beaucoup de gens de ce pays parlaient très bien le français, à cette époque. D'ailleurs, pendant de longues années, je n'attachais guère d'importance à la traduction des poèmes que je lisais. Au besoin, des amis turcs me les récitaient en langue originale et je reconnaissais parfois un mot étrangement accentué qui me faisait longuement rêver. Il y a dans le mystère une beauté fulgurante.

 

Avec la création des éditions des Voix de Garage en 2014, concomitante à une période tragique de l'histoire turque, j'eus l'occasion de fréquenter des apatrides turcs, en les écoutant regretter la violence sans nom des intolérants, l'indifférence et l'incompréhension européenne à l'égard des exilés rien de moins que lettrés et sensibles comme tout un chacun se devrait de l'être. Ainsi continuais-je souvent de lire Nâzïm Hikmet, car je ne trouvais pas dans les lettres turques de meilleur exemple que lui, et mes amis non plus d'ailleurs. Chaque jour, la situation était plus désespérante et plus grave, mes amis durent partir en Égypte ou ailleurs dans le monde ; je ne pouvais pas faire grand-chose pour adoucir leur infortune et écarter l'incendie. À ce propos, dans une lettre à sa traductrice italienne, Joyce Lussu, Nâzïm Hikmet racontera « un jour d'incendie qui ne devait pas épargner notre maison, je restais figé par la peur. C'était la première fois que je voyais un incendie. Mon grand-père, afin que l'incendie n'atteigne pas notre maison, s'était dressé debout devant la fenêtre en brandissant un Coran ouvert. L'incendie s'éteignit, mais non à cause du Coran, et encore moins à cause des pompiers. Il s'était éteint tout seul après avoir consumé totalement la maison en face de la nôtre ».

 

C'est ainsi que j'ai commencé à souhaiter imprimer un ensemble de poèmes de Nâzïm Hikmet, Le Rubaiyat. Et puis, en comparant la traduction italienne faite par Joyce Lussu des poèmes de Hikmet, je remarquais de curieuses variantes dans cet ensemble avec la version française traduite par la femme de Hikmet, Munevver Andac et son amie Guzine Dino, la femme du peintre, Abidine Dino. À vrai dire, je n'étais pas au bout de mes surprises. Les poèmes de Hikmet ont été écrits dans une langue simple et populaire que plusieurs traducteurs ont bien respectée, mais je suis aussi tenté de penser que Hikmet a un peu traduit ses poèmes, ce qui explique aussi l'absence d'information sur le pseudonyme de Hasan Gureh, le traducteur du Rubaiyat. En faisant vérifier la justesse de la traduction, on m'affirma même qu'il n'était pas possible de mieux traduire cet ensemble de texte, qui a parfois été disséminé dans toute l’œuvre puisque certains datent de 1945 et d'autres de 1948. L'ordre des rubaïs est quelque peu aléatoire et a varié selon des éditions qui auraient pourtant été revues par le poète lui-même – pourquoi ? Cela présenterait sans doute un sujet intéressant pour les universitaires, mais c'est aussi une source de confusion et de mystère comme si la parole du poète avait été rapportée par différents disciples... En fait, pour bien comprendre la poésie de Hikmet, nous n'avons pas d'autres choix que de consulter les deux versions de Hikmet disponibles en librairie, car l'une et l'autre sont lacunaires et se complètent. Ainsi il reste encore beaucoup à faire pour le poète turc le plus connu du vingtième siècle.

 

La biographie de Hikmet reste vague également. Pour l'année 1924, avons-nous affaire à un syndrome d'affabulation à la Blaise Cendrars ou bien est-ce encore une fois les interprétations des disciples qui divergent ? En ce qui me concerne je crois avoir lu dans la préface de la traduction Italienne par Joyce Lussu, que Nâzïm Hikmet a été imprimeur en 1924 à Smyrne, ce qui pourrait éclairer de façon singulière l'un des premiers poèmes de son anthologie Comme Kerem,  datée de 1934:

 

Venez vite

je vous invite

à faire fondre du plomb

 

Évidemment, pour un typographe ces mots ont une bien étrange saveur. Certes, avec du plomb, on peut fabriquer des balles de fusil, mais aussi couler de très beaux caractères d'imprimerie. D'autre part, l'anthologie poétique publiée en 1951, a été imprimée intégralement au plomb mobile en Garamond corps 10 avec ses ligatures et quelques coquilles qui la rendent bien plus attachante que d'autres travaux d'édition, d'autant qu'elle sera reprise à l'identique au cours des années soixante.

 

C'est à peu près pour toutes ces raisons que j'ai voulu imprimer Hikmet, mais il y en a bien sûr une autre, c'est celle de la création d'une illustration de première de couverture.

 

Pour la littérature populaire de colportage, au Brésil ou en France, on se souvient des figures allégoriques de Mandrin et de Lampião en première de couverture. Grâce à l'artiste Ayda-Su Nuroglu, une figure poétique a été inventée à l'occasion de cette édition. C'est une figure bleue comme l’œil qui écarte le mauvais sort, une femme-grenade, symbole de fertilité. Selon les mots de Ayda, il fallait inventer une petite déesse chamanique rappelant les origines ancestrales de la poésie turque. C'est aujourd'hui chose faite et les éditions des Voix de Garage peuvent s'enorgueillir de compter une belle œuvre imprimée sur l'une des couvertures de ces petits recueils de colportage. Ce premier essai a été si concluant que nous avons décidé d'un commun accord avec l'artiste de faire un tirage limité à cinquante exemplaires d'une affiche typographiée et sérigraphiée à l'occasion de la sortie du Rubaiyat que Nâzïm Hikmet a mis tant d'années à réaliser. Souhaitons, à présent, que ces symboles d'encre et de papier toucheront quelques libraires et galeristes pour les exposer aux yeux des passants.

V.G. (Juin 2020)

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