Qui a vu Virginia Woolf ?

Multiple Virginia – femme évanescente, écrivaine affirmée, ancrée et à la fois suspendue au-dessus de son temps, au-dessus de sa terre. Multiples visages – tendre jeune fille, sœur attentionnée, amoureuse idéaliste, épouse tourmentée, amie dévouée, liseuse passionnée, écrivaine, éditrice, poète, critique.

Fruit d’une époque charnière, Virginia Woolf a été témoin du démantèlement d’un monde avec ses ruines empoussiérées et ses guerres ravageuses. Impossible d’y vivre comme auparavant, impossible d’y voir ce que les yeux avaient vu auparavant. La démolition d’une réalité politique et sociale appelait un nouveau regard sur les choses, les gens, les événements, les gestes quotidiens.

Partant de sa sensibilité et de sa lucidité, Virginia a été de ceux qui semblaient être nés pour créer ce nouveau regard sur le monde. L’appel des mots et la soif d’expression ont tôt fait d’elle la génitrice d’images nouvelles, surprenantes, intrigantes, déroutantes, qui devaient servir, plus tard, d’inspiration aux quêtes littéraires de ses successeurs.  Dans une lettre à Gerald Brenan, de 1922, l’écrivaine affirmait déjà : « Ce n’est pas possible, ni maintenant ni jamais, de dire que je renonce. Et ce ne serait pas une bonne chose pour la littérature si cela arrivait. Cette génération doit briser son cou pour que la prochaine puisse cheminer sans à-coups. » Et il est vrai que toute son œuvre est faite d’inestimables éclats de verre dont la palette inépuisable de couleurs renvoie encore des signaux intermittents à notre conscience.

Novatrice, en quête d’inspirations nouvelles, Virginia était une grande admiratrice de la littérature américaine, pour sa fraîcheur aventureuse et son inventivité. Elle aimait Walt Whitman, Henry David Thoreau, James Russell Lowell, Ralph Waldo Emerson, mais critiquait des écrivains comme Hemingway ou Edith Wharton, pour la platitude de leur prose et l’absence d’expérimentation. Whitman exerça une certaine influence sur le Groupe de Bloomsbury que Virginia animait avec ses amis écrivains et artistes – Leonard Woolf, Vanessa Bell, E.M. Forster, Lytton Strachey, Roger Fry, Clive Bell, John Maynard Keynes, Duncan Grant et Desmond McCarthy. Les « Bloomsberries » se voulaient à l‘avant-garde, défendant des valeurs libérales et non-conventionnelles, à contre-courant des idées victoriennes : ils souhaitaient réinventer une société plus libre et pacifiste qui affirme les droits des femmes dans la vie artistique, ainsi qu’une sexualité ouverte.

Le modernisme est ainsi né de personnalités fortes et idiosyncratiques, en quête d’une expression qui prenne le contre-pied de la tradition, de sa linéarité, des repères que le dix-neuvième siècle avait instaurés dans la société, la pensée, les individus. C’est ce que Virginia exprime avec clairvoyance dans sa lettre à Brenan en parlant de « cette génération » qui doit prendre les risques nécessaires au passage à d‘autres modes de pensée, à d’autres formes d’art. Cela arriva ainsi et cela marqua de manière indélébile le destin de la littérature.

À l’aube du vingtième, la nécessité se tourna du côté des labyrinthes de l’être humain, secoué par la dureté des événements auxquels il assistait. Il fallait inventer de nouvelles manières d’exprimer l’éclatement de la réalité – le mélange des sentiments avec les poussières de l’histoire – et créer une littérature plus proche d‘une forme d’art.

Virginia fut une pionnière, avec sa vie poétique – lyrique, prosaïque, dramatique – et sa soif d’exprimer le réel autrement. De son héritage, nous pouvons évoquer quelques spectres, en ouvrant au hasard n’importe lequel de ses ouvrages. Chacun porte en lui les étincelles de son âme tenace, émerveillée, exigeante, et rejaillit d’une vie nouvelle.

Lueurs. Ce sont, ainsi, des lueurs précieuses qui nous restent de son inspiration, de ses trouvailles, de ses amours, de ses mélancolies et de ses douleurs. Lueurs qui s’échappent comme des vapeurs de pensées et d’émotions qu’elle a nourries, qu’elles furent écrites ou gardées sous silence. Errant parmi des livres foisonnant d’ingénuité et d’intelligence, le lecteur de Virginia Woolf trouvera toujours de quoi cueillir la lueur qui fera trembler sa fibre sensible, comme un voile sous la brise. Car elle était une peintre de l’âme dans le concret de sa vie, illustrée sous toutes ses formes, des plus simples aux plus complexes – une barque échouée, un lustre, un marin, une aristocrate, une source, un arbre, une grive, un phare, une montagne ou un miroir. Écartons ce voile, entrevoyons au loin ce quelque chose qui se dessine et qui nous parle…

R.B. (Préface du hors-série Virginia Woolf)

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