Question d'innocence

J'ai toujours en tête de composer un petit texte qui me plaît et qui intéressera ensuite les libraires, d'autant que vient de sortir aux éditions de la Pléiade une nouvelle édition du Grand Meaulnes d'Alain-Fournier.

 

Et ce fut chez Alain-Fournier, que j'ai trouvé un texte curieux et peu connu. Juste quelques pages pour exercer mes velléités typographiques. Une rame de papier à dessin de faible grammage achetée en solde dans une papeterie du Berry en cessation d'activités fera bien l'affaire pour imprimer ce texte « inédit » que j'avais lu dans le numéro 18 de Poésie 44. 

 

En effet depuis l'adolescence et aussi avec les conseils du poète Ivar Ch'vavar qui en parle dans son merveilleux recueil de poésie Hölderlin au mirador, je suis un lecteur d'Alain-Fournier. La majeure partie des œuvres d'Alain-Fournier est publiée par les éditions Gallimard, quoique l'on doit d'abord aux éditions Emile-Paul la découverte de l'un des auteurs les plus populaires du vingtième siècle.

 

Au sujet du Grand Meaulnes on peut dire ce que l'on veut et même ce que j'entends rarement dire de la part des critiques que c'est une grande œuvre collective. On note dans l'œuvre de Fournier des réminiscences de Nerval, de Fromentin, de Richepin, de Louis Pergaud.... Claude Roy a découvert qu'Alain-Fournier a même très bien lu La Disparition du Grand Krause de Jules Girardin et s'en est inspiré à plus d'un titre... Isabelle Rivière s'était insurgée à cette idée, et d'une certaine façon elle avait bien raison.

 

Laissons les morts enterrer leurs morts. Mais mon travail pour les Éditions des Voix de Garage est justement de débusquer quelques-uns de ces tous petits textes poétiques laissés dans l'ombre et qui peuvent trouver un chemin de traverse pour parvenir aux lecteurs et sympathisants de notre démarche à contre-sens de la grande édition telle qu'elle se pratique aujourd'hui, avec impudence. Il est vrai que l'on ne se bat plus dans les rues pour des textes littéraires et que la dernière fois que j'ai osé le faire face à Frédéric Mitterrand au sujet de Céline, des types des renseignements généraux m'ont conseillé de partir au plus vite.

 

Bref, en 1924 paraissait aux éditions de la Nouvelle Revue Française un recueil de nouvelles et de poèmes intitulé Miracles. On pensait alors qu'il s'agissait des derniers textes inédits d'Alain-Fournier. Vingt ans plus tard, Isabelle Rivière retrouve un texte intitulé La Femme Empoisonnée et qui sera publié pour la première fois en 1944 dans la clandestinité aux Pays-Bas par Pierre Seghers avec une belle coquille puisque le typographe a oublié de mettre le tiret entre Alain et Fournier. C'est d'ailleurs un détail que j'ai malicieusement respecté et à ce jour nul ne m'en a encore fait la remarque.

 

Ce texte retrouvé est bien sûr assez fidèle aux recherches d'Alain-Fournier concernant le sentiment de pureté, celle de l'enfance et de l'innocence, où une première allégorie de l'amour chaste – de l'ἀγάπη - se dessine. Mais ce texte mis de côté révèle aussi un aspect moins catholique chez l'auteur du Grand Meaulnes, La Femme Empoisonnée est aussi le portrait explicite d'un amour profane, d'une fille perdue, atteinte d'une maladie vénérienne, à une époque où le service militaire durait plusieurs années dans des villes de garnison qui basaient toute leur économie sur la vie militaire.

 

Les filles à soldats venues de la campagne ne devaient pas manquer, tout comme les inconnues transies des boulevards extérieurs de nos nuits urbaines d'avant la pandémie. On peut comprendre alors ce qui a pu retarder la publication de ce fragment qui se rapproche beaucoup pourtant de la nouvelle intitulée L'amour cherche les lieux abandonnés.  Le portrait en filigrane d'une pauvresse qui se donne à corps perdu a eu de quoi faire pâlir légèrement l'idéal chrétien qu'Isabelle Rivière aurait souhaité coller au début des années vingt à l'image de son frère disparu en 1914. Et comme je travaillais seul alors dans une petite ville désolée en bordure de forêt, je me disais que ce n'était pas une si mauvaise idée de composer ce texte féministe, profondément romantique et doux, sensible à la fragilité des plus fragiles et de lui donner un titre plus racoleur qui serait La Bien-Aimée Perdue, étant donné la récurrence du nom bien-aimée et de l'adjectif perdue, tout en rappelant le titre original au verso de la page de garde.

 

Naturellement n'ayant pas d'autre atelier que ma cuisine, j'ai fait quelques erreurs de composition et quelques lettres sont restées à l'envers comme les s et les n que j'ai pris pour des u puisque avec la typographie mobile chaque lettre a son sens. Seulement lorsque ce type d'erreur se produit, certaines lettres sont plus hautes que d'autres. C'est une erreur assez fréquente dans les imprimés modestes du XIXème siècle et les correcteurs ont pour usage de dire que le typographe a fait danser les lettres.

Pour la totalité du travail, j'ai vidé une petite casse parisienne et demie de Garamond corps 14 et j'ai mis environ une centaine d'heures pour seulement composer l'intégralité du texte, avant de mettre mes paquets de plomb sous presse. Le tirage est de 150 exemplaires à peine. Il faut dire que si j'arrive à plier les cahiers, j'ai plus de peine à les coudre. Pour la couverture, un papier arche de 150 grammes de couleur grise, le graveur Marc Valantin a dessiné pour l'occasion le profil d'une femme dont j'ai pu clicher en relief les traits pour les reproduire en première de couverture. Au moment de l'impression, j'ai choisi une encre nommée « vert antillais » sans la mélanger avec aucune autre couleur, parce que bien sûr le vert c'est aussi la couleur de la misanthropie et de la pourriture. Le lecteur saisira mieux le sens de ce que j'exprime par là en lisant cette nouvelle et qui me fait aussi penser au roman d'Alphonse Karr Sous les tilleuls.

 

Il ne reste que cette pourriture à embrasser, sur la peau fine dans le creux autour des yeux...

 

En quatrième de couverture je me suis permis une autre licence typographique en composant en caractères Bodoni corps 10 pour reproduire l'extrait d'une lettre au petit B. du 7 mai 1909, où Alain-Fournier revient à nouveau sur cette question de la pureté et de la fille perdue qui aurait pu peut-être être le sujet du roman que Alain-Fournier souhaitait écrire et qu'il voulait nommer La Fin de la Jeunesse. Malheureusement pour nous, Alain-Fournier restera toujours jeune.

 

V.G (Avril 2020)

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