Les larves baroques

Comme si cela était difficile et, tout à la fois, un enjeu crucial et pénible, la Sicile a une obsession presque comique tant elle est fébrile : celle de définir son être, son essence, de se tendre à elle-même un miroir, donnant par là l’impression que ce peuple craint de disparaître avant d’avoir pu mettre un nom sur son identité, il est vrai, si particulière. Jamais je n’ai vu une nation se donner autant de mal dans l’auto-définition et on ne compte pas, dans les rues de Palerme ou de Catane, les librairies consacrées à la littérature visant à définir l’identité sicilienne, les légendes et mythes siciliens, etc.

 

Pourtant, la réponse semble paraît évidente : le style baroque constitue une expression extrêmement pure de son être et du sens que les siciliens lui donnent. Pourquoi le baroque plus que le gothique espagnol ou l’art byzantin ? Car ce baroque - que l’histoire intellectuelle n’est jamais parvenu totalement à définir -, qui est autant le caillou irrégulier que la nature a formé que la courbe artificielle par laquelle l’esprit traduit le réel filtré par la conscience artistique, est également (n’hésitons pas à donner un autre sens à un terme déjà surchargé de significations multiples et contradictoires) une proposition quasi-alchimique de métamorphose des formes mortes du langage qui contient de, dans lequel les créateurs auraient aujourd’hui grand profit à mettre le nez. Je ne dis pas qu’il n’y a pas dans les manifestations esthétiques précédentes moins à prendre que dans le baroque, mais je crois sincèrement que le baroque constitue une réponse à un défi posé à l’homme et à la création dont nous n’avons pas épuisé toutes les potentialités

 

Plusieurs Siciliens m’ont confié, sur le ton de la confidence, que leur rêve le plus cher serait de pouvoir un jour disparaître : pas mourir mais disparaître. Je me permets de compléter : il semble qu’ils ne souhaitent pas disparaître purement et simplement mais avoir l’occasion d’observer comment le tissu intriqué de sociabilité (dont ils ont l’impression qu’il les tient vivants, quand bien même ils mourraient, et les enferment, tout à la fois) se reformeraient s’ils venaient à disparaître. À dire vrai, ils voudraient bien plutôt changer de forme. Le mode d’être de la Sicile est la métamorphose et cela est confirmé par un nombre incalculables de faits. L’un des plus saillants tient dans la capacité qu’a eu la Sicile à intégrer à son histoire ce mouvement esthétique, historique et philosophique qu’est le Baroque, qui a atteint là, dans le même temps, son plus haut degré de raffinement et de pourrissement anti-esthétique.

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Le baroque sicilien lui-même n’est pas unique et obéit à la géographie mentale de l’Île. À l’Est, se trouve Catane, la ville neuf fois détruite et dont l’existence même, au pied de l’Etna, est une blague morbide de l’homme à tout ce qui tente, après l’avoir créée, de le détruire. En 1693, l’ensemble du Val de Noto, c’est-à-dire la zone littorale ouest de l’île, est prise d’un effroyable tremblement qui cause la mort d’environ soixante mille personnes. La région est rasée et sortent du sol des villes à l’agencement rectiligne et parfait, comme des exercices architecturaux d’un style arrivé à maturité à Rome. Les façades blanches, aux courbes impeccables et à la majesté froide, annoncent avec une distorsion contrôlée de formes les harmoniques du pouvoir et de la maîtrise. La juxtaposition mécanique de la roche de lave noire et des pierres blanches de Syracuse constitue une démonstration sans faute, puissante et figée.

 

Ces éléments de grammaire visuelle — et le sens qu’on croit pouvoir y donner — ne sont qu’un aspect du baroque sicilien — lourdement étudié d’ailleurs — et, à mon sens, ce n’est pas le plus intéressant. En regard, les façades baroques de Palerme paraissent des jouets de ciment terminées à la va-vite et le style nouveau, n’ayant pas eu le loisir de s’exprimer sur un terrain vague, ne semble pas avoir modifié en profondeur l’espace de la ville. Au contraire, la nouvelle esthétique s’est exprimée dans des lieux confinés, sans toucher à l’immense bordel que constitue l’agencement urbain de la ville. Comme sous l’effet d’une fièvre bouillonnante, des églises comme Santa Maria de la Concezione ou les oratoires de Giacomo Serpotta semblent s’être creusé une place dans le cadavre inamovible d’une cité épuisée par le passage de tous les Empires du coin.

 

Dans cette opposition entre les deux capitales de la Sicile, se distinguent deux rapports opposés au passé et deux recours subséquents à la terminologie baroque : dans l'une, le baroque paraît une entreprise politique (dans le sens pris par ce mot quand il désigne les entreprises volontaires de l’homme d’établir ou de rétablir son propre salut) et brutale de faire briller des conceptions politiques et théologiques (il suffit de cinquante pas sur la rue principale de Noto pour voir qu'on a essayé ici de donner une image, d'ailleurs fort réussie, du paradis tel qu’il serait s’il se situait derrière le Château Saint Ange). C’est l’image communément diffusée du baroque (largement contredite par Alain Mérot dans ses Généalogies du baroque) : le langage de la Contre-Réforme et d'une Église qui tente, comme Hamlet aux ordres de son fantôme de père, de réaffirmer une conception de l’homme et de sa place dans le monde, auquel plus personne n’a les ressources de croire. De ce point de vue, ce qui se joue au moment du baroque, c’est la tragédie de voir l’homme occidental constater que, même poussé par la discipline jésuite et la pompe pontificale, il est désormais incapable d’atteindre aux hauteurs gothiques avec la confiance de ses ancêtres.  

 

S’il fallait démontrer une autre idée du baroque, une idée stylistiquement plus utilisable, peut-être que Palerme pourrait constituer un exemple. En s’y arrêtant, Pasolini constatait que là « le baroque paraissait fait de viande ».  Dans cet autre baroque de chair, aussi loin de la magnificence pontificale et étatique de Rome et du Bernin que l’est la pensée religieuse sicilienne des canons mentaux romains, les ornements témoignent de cette autre vie qu'est la pourriture grouillante des organismes vivants, les stucs couverts de poussière de marbre et polis, les tableaux de marbres marqués comme du bois précieux et le délire décoratif qui semble attenter au gout lui-même, tout cela revêt ici une visée totalement différente de l'entreprise habituellement attribuée au baroque, à savoir un art aux ordres. Non seulement aux ordres de l’institution centrale et hiérocratique, mais également aux ordres de la pensée, de la spéculation et pouvant répondre aux exigences d’une politique esthétique publique.

 

Quel pourrait donc être cette visée autre ? À Catane, le baroque permet à l'homme de reprendre la main sur un pays de cadavres, une terre toujours brûlée, et de redonner du sens à un drame qui semble se répéter éternellement. À Palerme, rien n'est jamais tombé : les cadavres à demi vivants des empires byzantins, arabes, normands, souabes, espagnols continuent à dormir sur les trottoirs en soufflant une haleine de clochard errant et en racontant les histoires mythifiées de leur passé glorieux. Le baroque n'a été qu'une maladie sur leur corps souffrant, une éruption violente de bubons de marbres multicolores et douloureusement joyeux. Et la greffe a si bien pris que tout a été baroque après le baroque ! Et cela est particulièrement palpable à travers la littérature : l'un des plus beaux secrets de la Sicile sont les Canti barrocci de Lucio Piccolo, une série de poèmes qui tente de fixer par les mots — et y parvient — le baroque éternel de Palerme. Le proche cousin de l’auteur, Giuseppe Tommasi di Lampedusa, encore vierge à la littérature, s’inspira lourdement pour son Gattopardo. Et les biais sont innombrables car l’une des inspirations de Tommasi di Lampedusa fut également ce Quevedo qui utilisa si bien la langue baroque pour signifier ce que la vie a de grouillant, de coruscant, même sous une pluie de crachats ou d’ordures. Et ce que Piccolo nomme baroque, c'est ce qu’Artaud appelle la cruauté, c'est-à-dire un terme hasardeux visant à qualifier la vie et permettant le plus sûrement de faire comprendre aux morts auquel il s’adresse ce qu'est la vie. 

 

Palerme, avec son baroque, en donne ici un exemple à ceux qui s’imaginent que la table rase constitue la seule méthode pratique possible quand il s’agit de créer à partir d’un matériau empesé par l’habitude et la raideur (et c’est une question qui se pose nécessairement quand on parle d’écrire dans une langue aussi bavarde et trafiquée par le pouvoir que l’est le français).

 

Pour Severo Sarduy « l’espace baroque est celui de la surabondance et du déchet. Le langage de communication est économique, austère, réduit à la fonctionnalité — servir de véhicule à une information — ; le langage baroque se complaît dans le supplément, dans la démesure et la perte partielle de son objet.» Dans ce sens, le baroque, et surtout le baroque sicilien, démontre que les mots, n’importe lesquels, lorsqu’ils sont ornés d’une pourriture assez vitale pour leur donner un sens nouveau, surabondant peuvent constituer la base d'un langage apte à décrire les plus petites convulsions et les grands râles de n’importe quel corps.

C.K. (Mars 2020)

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