Imprimatur

J'avais cherché longtemps, sans jamais me rendre compte que tout était sous mon nez, mais je n'avais pas le sésame. Au début, je me mis à déchiffrer des lignes écrites à la va-vite sur un bout de papier, retrouvées au fond d'un carton, tandis que le possesseur des archives me disait par-dessus l’épaule que cela ne présentait aucun intérêt, que je pouvais même repartir avec pour les étudier tranquillement chez moi.

C’est ainsi que je mis finalement la main sur une liasse de textes dactylographiées qu’il était difficile de définir comme des poèmes, des essais littéraires ou un journal d'atelier. Après les avoir ordonnés, les mots et les phrases commençaient à prendre un curieux relief sur la page. Certes, retirés de leur contexte, ils ne voulaient pas dire grand-chose, quoique manifestement ils fussent écrits par la main de quelqu'un qui avait une présence singulière au monde. Il s’agissait de fragments appartenant à Jean Colin d’Amiens, artiste mort en 1959, hélas, trop peu connu.

Grâce à ces merveilleux inédits ainsi découverts, j'ai écrit et publié aux Éditions Encrages une biographie – Jean Colin d’Amiens ou le jeune homme et la mort. Je voulais donner l’envie aux lecteurs de lire un jour ces textes trouvés qui m’ont tant touché, que j’avais rangés dans un classeur sous mon lit ! 

La biographie, un livre qui ne fait pas cent pages, a paru sans tambour ni trompette. Il ne fut pas compris par ceux auxquels il était destiné, mais fut soutenu par des amis librairies. Après sa parution, j’eus la surprise de recevoir une lettre d’un écrivain suisse ayant apprécié ce travail, car possédant lui-même des lettres inédites de Jean Colin adressées à Joseph Czapsky. Il m'envoya le tout par la poste, ce qui me toucha et me revigora énormément, heureux de compléter ma collection ! Ces lettres de Jean Colin d'Amiens m'en apprirent donc plus, d'abord sur sa peinture, visiblement très influencée par une éducation religieuse dont il se détacha peu à peu, et qu'il finit par intérioriser et incarner dans sa maladie, une myopathie généralisée, grâce aux espoirs fous d'une guérison qui ne se fera pas. Parmi ces papiers, je retrouvai une note de lecture aux éditions Julliard de 1964 : « Le type de manuscrit dont la lecture vous laisse déchiré entre le cœur et la raison. »

J’eus alors le désir immédiat de les faire publier, décidé de remuer ciel et terre afin de trouver un éditeur. On me fit attendre, on me promit beaucoup, on me découragea. Pour patienter, je repris divers autres ouvrages. Je repensais à tous ceux qui ont écrit sans savoir pourquoi, sans imaginer pouvoir publier leurs notes, sans imaginer après leur mort qu'on pourrait encore les lire.

Après tout, le publier ne presse pas tant que cela, me dis-je. J'ai mon idée à ce sujet et je ne manque pas de caractère. La main à plume vaut bien la main d'un singe-typographe, n'est-ce pas ? Et comment devenir un bon typographe-éditeur…?

Le temps passant et après beaucoup de réflexion, je ne vois qu'une solution, qu'une seule bouteille à la mer capable de braver l'indifférence littéraire d'aujourd'hui : imprimer Jean Colin d'Amiens et créer moi-même une imprimerie volante transportable en voiture !

Dans un premier temps, la taille du coffre du véhicule a son importance, également le nombre de casse de caractères, la presse à épreuve et aussi les endroits où l’on peut imprimer rapidement les pavés de caractères composés, lettre à lettre, sur une table de cuisine ou au fond d'un garage plein d'araignées. Mais que d'hésitations avant de rouler l'impression d'un recueil de textes !

Un ami bouquiniste me parle d'une rame de très beau papier qu'il a récupérée chez un éditeur du siècle précédent et qui serait idéale pour imprimer quelques-unes de ces phrases, de ces petits mots que Jean Colin griffonnait à l'occasion.  En guise d'illustration, le seul copain graveur du moment Dominique Scaglia répond positivement à ma demande de me fournir une image pour illustrer ce livret de textes inédits. La gravure représentera une vue typique d'un quartier amiénois avec une porte de garage, une maison et, en arrière-plan, la tour Perret et la cathédrale que l'on aperçoit de la fenêtre de l'artiste.  Puis je choisis une encre bleue pour le texte afin de lui donner une singularité de plus. Le texte imprimé après bien des égarements – j'ai les mains toutes bleues, mais après tout le ciel est bleu – je réussis à nettoyer la machine au pétrole, tant pis si cela dessèche les rouleaux de la presse ! Il reste encore à faire le pliage des cahiers, le collage des couvertures et le massicotage. Mis à part le temps de composition manuelle, je réussis, avec de la patience et un peu d'exercice, à en faire une centaine en deux jours !

 

Et c'est ainsi que j'ai imprimé, sans dépôt légal, sans mettre de date ni de lieu, un livret intitulé : Poèmes retrouvés par Jean Colin d'Amiens. Quand un bibliothécaire me demande de lui en laisser un pour le dépôt légal, en me souvenant d'Une Saison en Enfer de Rimbaud, typographié et imprimé à Abbeville, je lui réponds : « Non, ce n'est pas un objet manufacturé et on peut l'oublier 40 ans dans un sac de jute au fond d'un garage. » Objet rare, fabriqué sans argent, il n'existe pas selon des critères imposés par les normes d'aujourd'hui, puisque imprimé sur du papier de récupération, avec une vieille encre de couleur indéfinissable et du matériel d'imprimerie hors d'usage. 

 

Il est vrai que s'affranchir de toute règle en matière d'impression concerne sans doute une infime catégorie, mais au fond qui s'en soucie pour un livre de poésie publié dans l'urgence ! Lorsque je découvre un livret de colportage enseveli sous la poussière des ans, j'aime me poser ce genre de question : Qui a fait ça, quand et où ? Et émettre des hypothèses farfelues, en inventant des prières d'insérer : « Imprimé sur du papier d'emballage à Turin dans la clandestinité, transporté à dos d'âne, a franchi le col du Saint-Bernard, avant d'être offert avec un pot de miel sur un marché du dauphinois à une paysanne aux joues rouges... »

V.G. (Mars 2020)

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