Faire advenir la rencontre

Dans une interview accordée à Diactrik, j’ai pu m’exprimer sur la raison d’être de la revue Daïmon, sa naissance, son programme.

Donner une vision propre à la littérature serait la figer dans un écrin déjà poussiéreux. S’il est une vision que l’on puisse avoir, ce serait celle d’une écriture. Et encore, une vision s’il en est, cela ne doit être qu’un soupçon très fort. Je soupçonne quelque chose en ressentant notre présent comme fait de fragments, de rhizomes, avec au milieu un noyau éclaté en même temps que la coupe du monde se fissure de plus en plus. Voici donc un contenu éparpillé sur des brisures de verre projetées tout azimuts. Et parmi ces îlots, voici ces individus, artistes, écrivains, tentant à donner du sens à ce qui le refuse nécessairement. C’est ce que j’exprimais dans l’éditorial du premier numéro de Daïmon :

« Si l’on conçoit la forme comme la manière dont l’esprit reçoit et transforme l’expérience du présent, alors une forme hybride et fragmentée serait la plus apte à rendre et à transformer la réalité de ce temps. A l’écrivain d’adopter une attitude vis-à-vis de son art, au point où son expérience individuelle arrive à symboliser la réalité et la démultiplier. C’est cette expérience subjective que l’écriture tendra à transmettre. Dans des moments de grâce il parviendra à le faire bien malgré lui, aveuglement, comme pris par une pulsion plus grande que lui. Comme si un démon le poussait dans des lieux insoupçonnés, acérant sa langue et pointant vers un message originé ailleurs. L’ailleurs – ce non-lieu hors-temps – où l’on arrive à toucher l’origine des choses et à les rendre contemporaines du présent fuyant. »

J’ai sous-titré la revue « revue de singularités littéraires », car ce mot, singularité, renvoie à l’acquiescement d’une force intérieure propre qui nous pousse vers la création, mais aussi vers la vie et la manière dont on crée et on vit. Il faut reconnaître et accepter sa propre singularité et ce qu’il en découle si l’on veut pouvoir dire le monde. Or, c’est ce que l’écrivain cherche : dire le réel du monde qui est son monde. On ne peut aller contre son démon quand on descend dans les profondeurs nécessaires à la création. On doit laisser advenir la singularité qui témoigne du chaos en soi, du désordre, du grondement, et implicitement de la liberté qui se déploie lorsque ces prémisses sont acceptées. La voix parle quand elle accepte de retrouver ses racines quelles qu’elles soient. Je cherche la sincérité d’une telle voix, et l’écriture qui s’ensuit. Elle est forcément singulière, car démultipliée.

Une revue est le fruit d’une mémoire et je la vois davantage comme une reprise dans le sens kierkegaardien du terme. Créer une revue c’est, pour moi, vouloir accomplir un saut littéraire qualitatif, un « ressouvenir en avant ». C’est se souvenir de ce qui a été déjà accompli en littérature et en faire la synthèse toujours active, non pas pour demeurer dans un temps autre (en avance ou en retard), mais pour retrouver le présent d’une littérature qui est grosse d’avenir. C’est difficile de faire le tri, de se souvenir de tout ; c’est forcément partiel et imparfait. Mais chacun porte en lui un héritage qui est la source de ce souvenir : le mien est fait de ces écrivains roumains que vous savez, il est fait aussi des écrivains anglais, français, sud-américains que je cite dans mon introduction du premier numéro. Je m’appuie sur cet héritage pour tenter d’accomplir ce saut. C’est pourquoi je parle plusieurs fois d’origination et me réfère à cette sublime phrase de Quignard, dans Vie secrète : 

« La création devait entendre le jaillissement ; le grondement ; la fulguration de la foudre dans le ciel noirci par l’orage ; le débouché de la nuit souterraine ; l’irruption. Tout ce qui créer, tout ce qui procrée fait entendre l’origine. » 

Si j’ai choisi Thomas Pourchayre, comme premier auteur du numéro manifeste de la revue, c'est que j'ai vu en lui quelqu'un qui, en écrivant, réfléchit à son acte d’écriture et l'interroge sans cesse. La multiplicité des regards, la grande acuité des images, les voix qui s’entrechoquent et s’entrecoupent, la cadence des phrases bien mesurées, la tension dérangeante… cela témoigne d’une écriture qui fait plus que vivre – qui se débat. Puis il y a le rapport très particulier entre le narrateur et ses personnages (très abstraits d’ailleurs) : leurs liens sont forts, ils sont complices tout en cultivant la distance ; c’est quelque chose qui relève d’un acte d’apprentissage, d’un cheminement ensemble. C’est l’écriture d’une inquiétude, d’une fragilité inhérente à tout bon écrivain qui puise en lui-même et sort de lui-même et entretient sans cesse ce va-et-vient étourdissant. 

J’affirme quelque chose de fort avec Daïmon et je l’offre aux autres. Certes, je crois en une littérature vraie comme acte de subversion autant qu’acte de foi. Cette revue est une présence en tant qu’ouverture et appel vers les idées que j’ai nommées plus haut. Sa signification politique est peut-être celle de créer une scène, et susciter la présence propre du lecteur qui accepte d’entrer en scène et de résonner au matériau qui lui est proposé.

 

Finalement, dans cette aventure, nous cherchons à cristalliser une expérience littéraire commune : faire advenir la rencontre.

R.B.

©2020 Daïmon

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