Entre réel et réalité

Il s’agit d’amener sans cesse son désir à l’étreinte avec le monde. (Belinda Cannone)

Entre l’expérience du rêve et celle de la réalité, le poète ne fait aucune distinction. (…) La frontière n’existe en effet que pour ceux qui, inlassablement, aspirent à retourner à un stade originel de paix et de sérénité. Ils balisent soigneusement leur route pour pouvoir revenir sur leurs pas. (Anaïs Nin)

Une branche est une branche est une branche est une branche… Une fleur est une fleur est une fleur est une fleur… Un arbre, une racine, un vent favorable... Un ciel, un marcheur… Une rue, une ville, un château. Un visage est un visage est un visage. Une photographie… un paysage… Un théâtre… 
 

Ceci est un rêve où tout est à écrire. La page, maintes fois salie, reste cependant blanche.  

 


Le long des marais, parmi les hautes herbes, les saules blancs chorégraphient leur existence. Prenant appui dans la terre des rivages, ils jettent leurs racines apparentes vers l’eau. Pourtant, leurs troncs contorsionnés se tournent ailleurs. Leurs visages d’arbres à destinée aquatique refusent la terre qui les enracine, pour contempler plus loin. 
 

Ceci est la réalité. Mais la terre la plus propice est celle que je cherche. Je tâtonne, donc je suis.

 


 Mes jambes tremblent d’avoir trop voyagé. Sur terre, sur mer, dans les airs. Et toutes les choses contemplées ne me suffiront jamais pour dire : « Je sais, à présent, ce qu’est le monde, je le sais. » Me retournant sur ces aventures, je souris, comme on sourit devant le souvenir doux d’un amour mort. Ce que j’ai vécu, ressenti, retenu ou donné n’a pas plus de sens aujourd’hui qu’il n’en avait, hier, aux yeux des étrangers. Quelques photographies en gardent la trace, heureusement. La trace inventée de choses qui furent ma réalité. 
 

Je veux tout sauf le souvenir. Le hasard de la fantaisie tissera ma nouveauté.

 


Comme il vous plaira ! Dans ce théâtre, les décors sont faits de lettres, de fables, d’affabulations, de transcriptions, de fatras placés dans la bouche des fous que sont les écrivains qui l’habitent. Acteurs ou illusionnistes, ils prestidigitent avec la réalité. Dans leurs tours, dans leurs jeux, dans l’interstice de leurs mots, s’ouvrent des portes. 
 

Le monde entier n’est qu’une scène ! Et le dernier spectateur est devenu poète !

 


Tombe le rideau de la vie, vienne la vérité de l’acte. Et si l’existence est inscrite sur une trajectoire portant le nom de réalité, le sens serait d’y chercher l’apparition du réel. Car la réalité cède devant son propre excès. Paré de mots, mots dans la main, mots dans le corps, l’écrivain agit pour la remodeler. 
 

Mais je ne servirai pas Chronos. Je m’en vais arpenter les versants imaginaires de Kaïros. Mon réel m’y attend.

              

R.B. (Préface de Daïmon 4 Albums)

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