En imprimant Le Tombeau de Jules Renard

Ivar Ch'vavar est un poète. Lui-même ne se définit pas autrement. Il n'est pas nécessaire de lire ses livres aux éditions Flammarion pour s'en rendre compte. Mieux vaut lire Hölderlin au mirador ou son anthologie des fous dans le nord de la France. Le cas d'Ivar Ch'Vavar reste toutefois confus dans un paysage poétique en pleine déliquescence.  Pour la nouvelle génération de lecteurs et de créateurs, qui sera la référence ? François Ruffin en 2007 avait publié un article où je m'exprimais déjà sur l'idée d'une poésie « presque » moribonde, et je n'ai depuis pas changé d'avis à ce sujet. Il suffit de remarquer au quotidien la façon dont sont perçus ceux qui écrivent de la poésie et aussi comment ces derniers dans leur grande faiblesse se font plus de tort que de bien.  Comme les autres, Ch'vavar y aurait contribué non en créant son système d'écriture sous contrainte, mais en souhaitant créer une école de la poésie sous contrainte. Il se défend en affirmant que cela le fait avancer pour écrire. Et s'il cite des concepts philosophiques surannées, il se défend de ne pas être « philosophe ». Alors que faut-il en déduire ?

Cependant les Éditions des Voix de Garage ne pouvaient pas faire l'impasse sur l’œuvre de Ch'vavar et le premier livre publié par nos soins fut une œuvre de Ch'vavar qui cherchait un éditeur pour un ensemble de Haïkus intitulé Le tombeau de Jules Renard, qui devait initialement paraître aux Éditions de l'Arbre, mais l'éditrice voulait en faire un volume composé à son goût avec des illustrations et autres vignettes. Ch'vavar s'y était opposé. J'ai donc repris le texte et nous nous y sommes mis à trois : Benjamin Bayard pour la typo, Dominique Scaglia pour la gravure de couverture.

Cette œuvre occupe une place singulière dans le travail du poète Ivar Ch'Vavar. Tout d'abord, ces poèmes forment un bestiaire dont on retrouve l'écho dans l'un des derniers recueils de Lucien Suel. Avant d'écrire, ce Tombeau de Jules Renard, qui est l'occasion pour Ch'Vavar de répondre aux Histoires naturelles de Jules Renard, voire même de le pasticher avec malice, le poète avait publié à L'Atelier de l'Agneau quelques haïkus humoristique pour polémiquer au passage autour de l'usage d'une forme poétique généralement mal comprise et mal adaptée à notre culture, quoique les poètes écrivent des haïkus en France depuis déjà une centaine d'années. Ces 77 haïkus sont dédiés à Dominique, la femme de l'auteur, la personne la plus rousse du monde et donc la plus proche métaphoriquement du monde des renards... Ainsi, il s'agit d'une création originale sous une contrainte que l'auteur s'est donnée lui-même et qui présente peu d'exemples aussi accomplis dans le monde poétique actuel.

Les Voix de Garage firent leur entrée en littérature sous mon impulsion. Familier depuis longtemps des chemins de traverses envahis par les herbes folles, j'ai rapidement appris à faire le hérisson à l'approche du danger. Sans aucun moyen de financement, par souci d'indépendance, roulés en boule sur nous-même, nous avons imprimé en secret nos compositions au plomb à tour de rôle sur la presse à épreuve Vandercook de Benjamin Bayard qui a composé une partie de ce premier travail, tandis que j'effectuais relectures et corrections en recevant des directives par téléphone de Ivar Ch'vavar, toujours retranché dans sa maison rose, ancien bordel allemand de la seconde guerre mondiale, respectant ses horaires de siestes et ses biberonnades de vodka.

À ce grand projet, nous avons travaillé une partie de l'été en rythme en écoutant de la musique mais de jour, car le voisin ne supportait plus les étranges vibrations qui traversaient la paroi mitoyenne de notre imprimerie clandestine.  À mesure que chaque lettre posée dans le composteur en appelait une autre, que le cylindre roulait le papier et que les rouleaux encraient sans bavure l’œil des lettres, il nous paraissait toucher là à une matière élémentaire et terriblement envoûtante.

Une fois imprimé, nous réussîmes à faire notre vernissage dans une galerie d'art du centre-ville. Il y eut environs une quarantaine de personnes ou peut-être plus. Aucun journaliste n'avait daigné se déplacer pour l'occasion. Mais les amis libraires étaient tous présents, plus un ou deux officiels locaux du livre. Et pour quelle victoire ?! Ivar était avec nous, et avec les amis amiénois qui lisent de la poésie, travailleurs indépendants, fonctionnaires, artistes, étudiants, chômeurs, le meilleur de ce qu'une petite ville de plaine peut offrir à un moment donné. Beaucoup de ces gens depuis 2014 n'habitent plus, comme moi, cette ville. Ce jour-là, je venais aussi d'apprendre que mon contrat de libraire ne serait pas prolongé. J'étais donc heureux et malheureux. Nous épuisâmes rapidement le premier tirage de quatre cents exemplaires du premier ouvrage des Voix de Garage, si bien qu'il ne nous restait plus d'autre solution que d'en imprimer un autre !

Depuis, les livres et les soirées se sont succédé. Nous avons essayé de continuer le dialogue avec le poète Ivar Ch'vavar - mais en vain ! - et lui, de nous dire qu'il a cessé d'écrire depuis longtemps. Or, ses livres paraissent toujours avec une régularité à toute épreuve. Peut-être que nous lirons bientôt, espérons-le, une nouvelle poésie, une autre littérature, une autre façon de concevoir le commerce des livres, grâce à quelque chose qui aurait vraiment un sens…

©2020 Daïmon

Daïmon est une revue littéraire autonome et libre de toute idéologie actuelle ou ambiante. Elle défend un espace préservé de l'influence de tout courant quel qu'il soit. Elle fuit tout phénomène de mode et tout mercantilisme. Daïmon fonctionne sous forme d'association loi 1901 et tous les revenus issus de la vente de ses parutions papier sont exclusivement utilisés pour la préparation et l'impression des parutions à venir. Daïmon se donne ses propres lois et entend continuer ainsi.