La trajectoire d'un devenir

« Nous pouvons nous transformer, être pierres ou astres, si nous savons le mot juste qui ouvre les portes de l’analogie. » Octavio Paz
 

 

Tout est ouvert de nos jours, n’est-ce pas ? Le monde est devenu transparent et absolument lisible en surface, puisque tout ce qui fait notre réel semble vouloir le dévoiler et nous en offrir l’accès au moindre recoin. Cette ouverture par laquelle un simple écran fait de tout homme un voyeur et un expert en information de tout genre est la forme la plus aboutie d’opacité. Car plus l’homme accède à l’extérieur, plus il se départit de l’intérieur. A trop voir, ébloui et ébahi, il sombre dans l’aveuglement naïf d’un chercheur d’or ayant remplacé son âme par l’illusion anticipatrice d’une toute puissance. 


Comment écrire alors dans un monde dont l’ouverture excessive peut rendre invisible sa réalité multiple ? Sûrement pas en empruntant un seul chemin, au risque de tomber dans une même cécité. Convoquer alors nos démons et déplier les possibles. Ne pas s’arrêter sur une trajectoire commune, ne plus accepter la convention normative d’un genre. Pousser le langage et son expression dans toutes les directions possibles. Obstinément.


Il ne s’agit certainement pas de retremper la plume dans des temps passés, marcher sur des traces tassées d’avoir été sans cesse reproduites, ni d’enfiler des habits démodés. Il s’agit plutôt de se laisser errer, avec la conscience du présent, dans ce que le passé fut à son époque et dans ce qu’il dit dans son langage d’antan. Non pas pour le reproduire, mais pour en prendre appui afin de rebondir vers la nouveauté.


Pour Kierkegaard, cet inimitable philosophe-poète-romancier, le ressouvenir – l‘anamnèse des Grecs – est une inclinaison humaine naturelle, inusable, voire voluptueuse. Pourtant, plus que le ressouvenir, c’est le saut par-dessus le souvenir qui est essentiel, et qu’il appelle « reprise ». Or, la reprise créatrice implique de « retrouver ce qui a été sous une forme nouvelle »  qui œuvre en faveur d’une renaissance :


« Le ressouvenir a ce grand avantage de commencer par la perte […] mais il faut aussi une force vitale pour faire périr cette mort et la changer en vie ». 


L’on voit alors comment l’errance est le chemin nécessaire par lequel tout créateur de vie, donc tout artiste et tout écrivain, passe naturellement afin d’en éprouver la peine, les poussières, la sueur et les larmes, pour en retirer, enfin, l’argile à façonner. Une trajectoire dionysiaque préalable à toute création. 


Parmi ces artistes, quel privilège que celui de l’écrivain en lequel et par lequel le monde sans cesse s’invente et devient ! Si la littérature existe, c’est grâce à l’élan que l’homme a voulu donner au langage – à sa mobilisation totale en direction d’un devenir. Et au sujet du devenir, Deleuze s’exprime d’une manière on ne peut plus cristalline :


« Ecrire est une affaire de devenir, toujours inachevé, toujours en train de se faire, et qui déborde toute matière vivable ou vécue. C’est un processus, c’est-à-dire un passage de Vie qui traverse le vivable et le vécu. » 
« C’est le devenir qui fait du moindre trajet, ou même d’une immobilité sur place, un voyage ; et c’est ce trajet qui fait de l’imaginaire un devenir. » 


Vivre donc, aller à la rencontre du vivable, où que la nécessité de chaque écrivain se trouve. Persévérer dans la fibre qui est sienne, mais à une condition : toujours viser la lumière, l’espoir et l’acte de vie. 


Là, les mots de Valéry résonnent comme un gong en pleine poitrine :


« Peut-être serait-il intéressant de faire une fois une œuvre qui montrerait à chacun ses nœuds, la diversité qui s’y peut présenter à l’esprit, et parmi laquelle il choisit la suite unique qui serait donnée dans le texte. Ce serait là substituer à l’illusion d’une détermination unique et imitatrice du réel, celle du possible-à-chaque-instant, qui me semble plus véritable. 
[…] la vie que nous voyons, et la nôtre même, est tissue de détails qui doivent être, pour remplir telle case du damier de l’entendement ; mais qui peuvent être ceci ou cela. La réalité observable n’a rien de visiblement nécessaire ; et la nécessité ne paraît qu’elle ne manifeste quelque action de la volonté et de l’esprit. » 


Ce flot de possibles qui dilate le temps et déplie la compréhension, quelle forme pourrait-il prendre dans la littérature ? Comment loger ces singularités dans le cadre normatif des genres littéraires ? 


En observant attentivement les nouveaux écrivains qui tentent de soulever la littérature de notre temps, un constat se fait jour. Il nous semble que leur écriture, partant de l’intérieur, se laisse de plus en plus aller à son indétermination formelle, tout en suivant une voix qui descend et remonte, puis redescend, dans une perpétuelle conversation entre écriture et écrivain. C’est comme si ces écritures et ces écrivains comprenaient intuitivement que leur destin n’était plus de suivre la linéarité de tel genre littéraire – poésie, prose, dramaturgie – mais d’engendrer d’incessantes bifurcations et les emprunter toutes. 


L’écriture serait-elle alors en passe de devenir un agissement délibéré et anarchique n’ayant d’autre programme que de créer un désordre volontaire dans l’idée qu’elle a d’elle-même, de son objet et de son horizon ? Nous osons penser que ce désordre est en train de devenir à la fois la condition et la loi de l’écriture, dans cette quête d’un nouveau destin de la littérature.


Alors, entre raconter des faits et des événements ou exprimer des états d’âme, devrait-il y avoir encore une distinction ? Sujet-objet-enjeu, le je de l’auteur et celui du lecteur se confondent et ensemble créent la forme de leur désir conjoint : écrire non plus ce qui est réellement, palpable et visible en tant que tel, mais écrire pour re-créer ce qui peut être (donné) et va être (reçu). Plus de faille entre le cœur du sujet et le cœur de l’objet : mais un passage, un pont, une liaison. 


Les mots, parés de toutes leurs facultés se font ainsi force de traversée. Traverser donc pour relier deux mondes dont l’écart n’est plus désiré. 

 

R.B.
 

Couverture Daïmon 2.png

©2020 Daïmon

Daïmon est une revue littéraire autonome et libre de toute idéologie actuelle ou ambiante. Elle défend un espace préservé de l'influence de tout courant quel qu'il soit. Elle fuit tout phénomène de mode et tout mercantilisme. Daïmon fonctionne sous forme d'association loi 1901 et tous les revenus issus de la vente de ses parutions papier sont exclusivement utilisés pour la préparation et l'impression des parutions à venir. Daïmon se donne ses propres lois et entend continuer ainsi.